Torgny et sa région

 
 

Torgny

La naissance d'un village, le début d'une histoire

L'histoire nous apprend que le 14 janvier 1302, Henri VII comte de Luxembourg et de la Roche, marquis d'Arlon, Pierre sire de Forges et Marie son épouse affranchissent Torgny à la loi de Beaumont. Cette nouvelle donne la possibilité aux bourgeois de Torgny d'élire pour la première fois un conseiller communal qui va gérer, avec le seigneur du lieu, la vie de la communauté.
Cette année même, le 13 novembre 1302, Pierre sire de Forges, chevalier, et Marie son épouse, son fils Jean et sa femme Isabelle font savoir « qu'ils ont vendu à leur cher seigneur Henri, comte de Luxembourg et de la Roche, marquis d'Arlon, tout ce qu'ils possédaient en la ville de Torgny et en tout le ban, en hommes, femmes, maisons, granges, censes, rentes de justice, en bois, champs, prés, etc. pour la somme de 1200 livres tournois qu'ils reconnaissent avoir reçues... »
Cette seigneurie devait être à une époque lointaine la résidence des Torgny, dont un membre est mentionné en 1324 comme destinataire d'un fief de 16 ha provenant de Jean, roi de Bohême et duc de Luxembourg.

 

La « Cour Lassus », coeur historique de Torgny

Il n'est pas exclu que le coeur du village de Torgny soit, à cette époque, l'endroit appelé « Cour Lassus » qui étymologiquement veut dire « Cursus, jardin entouré de murs ». Cette bâtisse toujours en place aujourd'hui montre un décor architectural des XVe et XVIe siècles, construit sur des éléments beaucoup plus anciens. Le logis est construit sur une cave à deux travées et deux niveaux. La porte des communs à un linteau trilobé gothique (fleurs de lys) provenant de la maison seigneuriale. L'intérieur reste également un bon souvenir de ce que devait être un habitat seigneurial dans les siècles passés.
Le style de la construction est caractéristique : voussoirs en béton entre les étages, puits intérieur communiquant avec l'étage supérieur, escalier de pierre et meurtrières aménagées dans l'épaisseur des murs. Ce puits jouit encore aujourd'hui de l'alimentation d'une source importante. Cette habitation représente les caractéristiques d'une maison forte. De plus, la maison haute située derrière la grande fontaine faisait partie de l'enceinte de la maison forte puisque l'on retrouve des meurtrières aménagées dans les murs des pignons. Tout le domaine était entouré d'un mur défensif.

Torgny

Le siège de Montmédy, comme une pièce de théâtre

Le territoire de Torgny constitue une enclave belge en Lorraine française. Il s'agit d'une région où des tribus, des bandes, des armées, des peuples, des civilisations se sont souvent opposés.
Au premier siècle de notre ère, les Romains avaient installé, pour surveiller et contenir les barrages, une ligne de postes fortifiée qui s'échelonnait de Trêves à Metz, suivant la lisière des forêts ardennaises et vosgiennes. L'un de ces postes bâti sur la « Romanette » dominait le vallon de Torgny et ses sources. Des vestiges d'habitat avec cimetière ont été retrouvés au lieu dit « La Petite fin ».
A propos de l'archéologie et du réseau routier romain, une note historique significative. De l'extrémité ouest de la colline dite « Hornilles » (face à la Petite fin), en 1870, plus de 8 à 10 000 personnes rangées en amphithéâtre ont assisté à la marche des opérations, lorsque les Prussiens firent le siège de Montmédy.
Jadis à cet endroit, prenait naissance une large chaussée réputée de construction romaine courant sur les hauteurs des bois communaux et se rendant à Marville. Ces voies de circulation, si elles étaient secondaires avaient une importance vitale pour les populations gallo-romaines. Si ces voies secondaires permirent l'expansion commerciale, elles jouèrent aussi un rôle stratégique de sécurité.

Origines mérovingiennes

Les historiens assurent que c'est vers le VIe siècle que les Mérovingiens s'installèrent à Torgny. Les traces du cimetière dit « mérovingien » d'une importance certaine relevées aux lieux dits « Douaire » et « Le Poirier des sept queues » permirent de faire des fouilles à fleur de terre, en 1925, par la famille de François Gérard qui fut le premier propriétaire non noble de la « Cour Lassus ». D'autres fouilles furent réalisées en 1926, 1928 et 1938. Durant la période allant de 1978 à 1986, ave ces équipes de fouilles constituées d'étudiants en archéologie de l'Université de Louvain-la-Neuve, la nécropole révéla bien des secrets. Plus de 400 tombes furent mises au jour. D'intéressantes pièces ont été exhumées dont la plupart se trouvant exposées aujourd'hui dans les salles du Musée gaumais, à Virton.

Paysages

Village le plus méridional de Belgique, Torgny est une section communale de Rouvroy. C'est aussi un des plus beaux villages de Wallonie, label envié et mérité qui fut attribué il y a une dizaine d'années. Torgny est tout proche de Velosnes, village français, et seulement distant de 11 km de Virton.
Détails démographiques : il y avait 387 habitants en 181, 478 en 1890 et 218 en 1970. Soit un peu plus de trois cents habitants aujourd'hui.
Sur le plan patrimonial, un monument est classé, sis rue Péchières, par Arrêté royal du 6 février 1970, et un site est également classé avec l'ensemble formé par la « Réserve naturelle Raymond Mayné », par AR du 13 septembre 1977.
Adossé à mi-pente du revers de la côte bajocienne, Torgny est un village de type aggloméré qui se découvre parfaitement de la plus méridionale et de la plus récente des deux routes le reliant à Lamorteau. Celles-ci constituent actuellement les seules liaisons carrossables de Torgny avec l'intérieur du pays. Les autres routes pénètrent en France et ont longtemps été réservées  à quelques habitants autorisés à les emprunter à des fins professionnelles, comme les agriculteurs. Pour aller en France, vers Montmédy, on va soit sur Epiez, soit sur Velosnes.
Grâce à sa situation géographique, Torgny est connu pour son climat privilégié. Ce phénomène est du à plusieurs facteurs dont l'exposition plein sud, la protection de la crête dite de la « Montagne » et la texture du sol marneux. Ces avantages ont permis aux villageois de s'entourer de vergers prospères, de champs fertiles et même de vignobles.
A la fin du 19e siècle, ceux-ci donnaient encore « bon an mal an huit à dix hectolitres d'un petit vin léger consommé sur place ». Cette production strictement locale s'est bien développée au fil du temps et le vignoble de Torgny a pris des proportions respectables, la qualité de la production ne faisant plus aucun doute.
Torgny est bien connu aussi pour ses toitures en tuiles rondes à la « romaine » (dites tuile canal) qui lui confèrent un aspect provençal.
Fait rare : le village compte une cinquantaine de bâtiments millésimés entre 1741 et 1882. Les deux cinquièmes datent du 18e siècle.

Torgny

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Un ermitage et une ermite

C'est à partir de la sortie sud-est de Velosnes en France et le long du chemin qui gravit le versant opposé de Torgny que l'organisation spatiale du village se distingue le mieux.
L'église domine le village à l'est. Elle remplace depuis la dernière guerre l'édifice classique de 1777 bombardé par les canons de la « Ligne Maginot » en mai 1940.
La rue passant à sa gauche et montant derrière elle parallèlement à la pente, autrefois bordée par les stations d'un chemin de croix, conduit à la chapelle Notre-Dame des affligés ou de Luxembourg et à un ermitage toujours occupé de nos jours par une moniale. L'ermitage est abrité par de très beaux arbres feuillus plantés par un ermite vers 1840. Face à la chapelle, s'ouvre la « Réserve naturelle Raymond Mayné » qui s'étend sur plus de 5 ha, créée en 1948 par l'association « Ardenne et Gaume » sur un terrain cédé par Madame Joséphine Wathy, dite « La Zolette ». La réserve recouvre d'anciennes carrières de calcaire bajocien employé pour la construction des maisons du village et est tapissée par des mousses sèches. De nombreuses plantes rares y poussent et des insectes particuliers y habitent, notamment la fameuse cigale autour de laquelle on a construit une véritable légende. En contrebas, se localisent les vignobles dont celui du « Poirier du loup », la première récolte effectuée sur celui de l'ancien « Clos de la Zolette » datant de 1956. Les autres lieux-dits consacrés à la vigne sont « Le Poirier du loup », « Fouchères » et encore « L'Epinette ».

Quelles tuiles !

Une des caractéristiques du village de Torgny, qui contribue à son aspect typiquement méridional, voire provençal, est la couverture de nombreuses habitations, anciennes et modernes. Les toitures sont faites en tuiles qui donnent à Torgny une coiffe particulièrement chaleureuse, de par la forme et surtout par les couleurs intégrées dans le décor général.
D'accord, Torgny, c'est le Sud. On dit même que c'est le « Grand Sud » de la Belgique. Mais encore...
Des questions viennent à l'esprit : d'où proviennent ces tuiles et pourquoi contribuent-elles aujourd'hui à l'ambiance si particulière du charme de Torgny jusqu'à devenir un des éléments qui font que le village le plus méridional de Belgique est devenu aussi un des plus beaux villages de Wallonie et un des plus beaux villages de Belgique?

Particularité de Lorraine

La présence en pays gaumais de cette tuile dite romaine, ronde et plus souvent creuse ou canal, issue de l'antiquité, est bien connue. Mais elle intrigue, encore et encore. Un examen de son aire de dispersion permet de tenter un complément d'explication.
Les tuiles canal sont repérables ailleurs qu'à Torgny.
On la trouve en effet à Lamorteau, à Harnoncourt, à Montquintin, à Couvreux, à Dampicourt, à Saint-Mard, à Villers-la-Loue, à Couvreux, à Sommethonne et à Ruette-Grandcourt. On en trouve également dans certains villages situés de l'autre côté de la frontière franco-belge, en région de Montmédy-Longuyon. A Marville, par exemple.
C'est un fait. Il n'y a pas de césure entre la région de Torgny pour prendre cette localité comme épicentre en Belgique et l'îlot de la Lorraine française. Vers le nord, l'îlot lorrain porté à ses limites réelles, apparaît mourir devant les bois séparant la Gaume du sud et celle du nord, au-delà desquels règne l'ardoise de schiste.

Un long couloir Lotharingie-Provence

L'îlot lorrain de tuiles rondes est communément et à juste titre évoqué en référence aux couvertures du midi de la France et des pays de langue d'oc au sud-ouest. Grosso modo, la liaison à partir des vallées du Rhône et de la Saône pour rejoindre celles de la Meuse et de l'Escaut correspond au long couloir que constituait au 11e siècle la Lotharingie plus anciennement liée à la Provence.
La tuile déborde d'ailleurs de la Lotharingie pour couvrir avec la Picardie, les Flandres et même en recevoir le nom. Dans le territoire ainsi délimité, deux zones blanches apparaissent : le plateau de Langres entre le Midi et la Lorraine d'une part, le plateau ardennais et la Lorraine et la Meuse moyenne d'autre part. En pays d'altitude, la tuile cède le pas à des matériaux plus pauvres ou plus rudes, comme le chaume, la pierre ou l'ardoise.
Il est intéressant de remarquer qu'à l'intérieur de la Lotharingie, le territoire gaumais concerné se localise dans les doyennés wallons de l'archidiocèse de Trêves, ceux d'Ivoy-Carignan dans sa partie sud, de Juvigny et de Longuyon, immédiatement au nord du diocèse de Verdun. Il y a bien des correspondances entre le parler roman et la tuile ronde, comme il y en a entre sa présence et le relief du sol.
Dans les trente dernières années du 18e siècle, à la faveur du calme régnant, beaucoup de bâtisses se sont agrandies ou reconstruites ou de nouvelles créées dans le périmètre traditionnel. Les interventions paraissent s'être faites en utilisant exclusivement la tuile creuse pour les couvertures. De même au début du 19e siècle. Dans celui-ci, une période d'intense activité s'affirme par des millésimes datant de 1828 à 1857.

(Source : « La Lorraine, Village / Paysage », Editions Pierre Mardaga, Liège, 1983)

Textes : Jean-Pierre Monhonval

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